Melissa Bounoua

journaliste à Slate, 27 ans + dites bonjour + mon site

pour s'y retrouver : restaurants | BD | littérature | villes

Install Theme

Liste de lectures

Il y a toujours des périodes comme ça où on ne réussit pas à continuer un livre après trois pages. Cela faisait presque un an. Je ne venais à bout que des romans graphiques et des BD. Je répétais qu’après Freedom de Jonathan Franzen, je serais forcément déçue.

Et puis il y en a eu un que j’ai eu envie de finir, et puis d’autres. Parce qu’à ce moment-là en allant à la librairie, la quatrième de couverture m’a racontée exactement ce que je voulais.

image

Il y a donc eu dans l’ordre :

- Gillian Flynn, Les Apparences : C’est un couple new yorkais obligé de partir pour le Missouri parce qu’ils sont fauchés. Là-bas, ça ne peut pas bien se passer parce que c’est la campagne et que ce sont deux citadins, que lui ouvre un bar et qu’elle reste à la maison. Un tellement bon polar que David Fincher, le réalisateur de Seven, Fight Club, The Social Network va en faire un film.

- Edouard Louis, Pour en finir avec Eddy Bellegueule : après un an de débat sur le mariage homo, Edouard Louis raconte son enfance dans une ville où il ne faisait pas bon être gay.

- (Jean-François Copé, Promis j’arrête la langue de bois : c’était l’époque où il était accusé d’avoir surfacturé la société Bygmalion pendant la campagne de Nicolas Sarkozy. Je voulais démontrer qu’il n’avait JAMAIS arrêté la langue de bois. Je vous spoile la fin, c’est le moment où il montre qu’il est important d‘“assumer”.)

- Donna Tart, Le Maître des Illusions : un thriller dans une université du Vermont aux Etats-Unis. Un groupe d’étudiants se trouve pris dans une sombre histoire. Il y a de la neige, ça fait souvent froid dans le dos. Les personnages sont fantastiques, c’est cultivé, bourré de références à la Grèce Antique, l’écriture précise.

- Titiou Lecoq, Sans télé, on ressent davantage le froid : Titiou a un blog qu’elle a ouvert parce qu’une copine lui a dit de le faire il y six ans. Au début c’était pour évoquer une rupture. Et puis elle y a ajouté plein d’autres histoires de la vie : des déménagements, des voisins relous, la lose, l’internet, un accouchement, plein de trucs. Elle a réussi à en faire un livre en papier sans que ça fasse cheap. J’ai rigolé dans le métro toute seule, je la soupçonne de l’avoir écrit pour faire arrêter de pleurer les filles.

- Nick Bilton, Hatching Twitter : C’est l’histoire de Twitter en forme de roman. Ce n’est pas un livre écrit vite fait par un journaliste et qui devient obsolète en deux semaines. Non, Nick Bilton, journaliste au New York Times, a dû faire de longues interviews de tous les fondateurs car le tout se déroule parfaitement, tous les détails sont rapportés avec minutie. Quelques passages du livre sont dispos ici.

Et bim St Vincent décide de reprendre du Nirvana, 20 ans après la mort de Kurt Cobain.

Je suis toujours amoureuse.

Le ciel, le soleil et la mer. Le Pyla-sur-mer.

Philippe Dumez a lancé un book club dont vous devriez déjà faire partie. Des textes qui étonnent à chaque fois et des couvertures en papier peint qu’on aime à toucher.

Philippe Dumez a lancé un book club dont vous devriez déjà faire partie. Des textes qui étonnent à chaque fois et des couvertures en papier peint qu’on aime à toucher.

Cette lettre d’amour à St. Vincent aura été difficile à écrire.
Je ne conseille à personne d’interviewer un artiste qu’il admire lorsque celui-ci est en promo (et donnerait tout pour faire de la musique au lieu de raconter pour la 1000e fois la même anecdote).
Je ne comprends même plus pourquoi ils/elles répondent encore à tant d’interviews. Un clip original est une promo bien plus efficace.

Cette lettre d’amour à St. Vincent aura été difficile à écrire.

Je ne conseille à personne d’interviewer un artiste qu’il admire lorsque celui-ci est en promo (et donnerait tout pour faire de la musique au lieu de raconter pour la 1000e fois la même anecdote).

Je ne comprends même plus pourquoi ils/elles répondent encore à tant d’interviews. Un clip original est une promo bien plus efficace.

En 2014, je fais un tour de France en TER.

J’ai eu l’idée ici.

Pour mes ami(e)s qui n’en ont pas grand chose à faire de la musique

Ce n’est pas la première fois mais la troisième que j’entends une personne autour de moi me dire qu’elle n’a pas vraiment de curiosité pour la musique. Qu’elle écoute plusieurs chansons en boucle depuis dix ans. Peut-être un album, ou cinq ou dix, mais pas plus.

Chaque fois, je me mets en tête de leur “faire aimer” la musique. Comment leur dire ce que je ressens lorsque je réécoute ce concerto pour piano de Mozart, ou cette chanson d’Otis Redding que mon père me fait écouter depuis que je suis toute petite ? Il n’y a pas besoin d’être bon en musique pour l’aimer, ou d’être pointu, il suffit que cela fasse quelque chose. Il n’y a pas à savoir juger ce qui est bon ou ce qui l’est moins. Oui, certains albums sont mieux produits, certaines compositions sont géniales, d’autres sont médiocres. Mais quelle musique est médiocre quand vous l’adorez ?

Sans avoir à tout connaître, pourquoi ne pas en écouter plus ? Il se trouve que ces trois personnes ont toutes en commun (oui ce sont des filles) d’adorer lire. Ecouter une chanson dure 3, 5, 20 minutes. Lire un livre peut prendre des jours. Je n’arrive pas à comprendre ce qui les arrête. Je leur demande et, chaque fois, elles me répondent : “je ne sais pas vraiment.” Elles ajoutent souvent qu’elles n’y connaissent rien.

J’ai l’impression que ces personnes qui ne s’intéressent pas plus que ça à la musique sont impressionnées par cette industrie. Il n’y a pas à l’être. Juste à avoir un bon système de son ou un bon casque pour écouter. (Parce que, oui, vous n’êtes pas non plus obligés d’aimer les concerts). 

Voici donc une liste de ce que j’aimerais leur faire écouter. Je ne suis pas sûre que cela puisse leur plaire, je ne dis pas que c’est la meilleure musique au monde. Je propose juste (et pour ceux qui me lisent encore ici, n’hésitez pas à proposer aussi). 

Otis Redding - Try a little tenderness

 Mozart - Piano Concerto No.23 In A Major, K 488 Adagio

Animal Collective - Fireworks

The Velvet underground - Venus in furs

LCD Soundsystem - New York, I love you

Rachmaninov - piano concerto no. 2

St Vincent - Just the same but brand new

The National - Fake empire

Gil Scott-Heron - Me and the devil

Bon Iver - Skinny Love

Pharrell Williams - Happy

Grimes - Oblivion

Nils Frahm 

Frank Ocean - Bad religion

Herb Alpert - This guys’s in love with you

Arnaud Fleurent Didier - Imbécile heureux

King Krule - Easy Easy

Efterklang - Modern drift

The Beach boys - God only knows (proposé par Vincent)

Beyonce - Countdown (proposé par Cécile)

Cette liste pourrait s’allonger et je ne serai jamais sure de ce qui pourrait les faire s’intéresser. J’espère juste. 

"Début mars, je suis allé applaudir David Bazan à l’Espace B par fidélité, presque par obligation. J’avais en mémoire le triste souvenir de son concert à moitié vide à Point FMR il y a deux ans et je m’étais dit : ‘Si je n’y vais pas, qui ira ?’ La formule était identique : lui, sa guitare et ses chansons moroses. Mais le public, réchauffé par la présence de quelques Américains, n’avait rien à voir. Et dès que l’artiste a ouvert la porte aux questions, passé un instant d’hésitation, elles ont fusé. Aussi bien philosophiques que totalement anecdotiques (“Le meilleur endroit pour manger un burger à Seattle ?”). L’artiste y a répondu du tac au tac et il a fallu qu’il en saute quelques-unes pour pouvoir mener à bout son concert. Je pense que chaque spectateur est rentré chez lui avec l’impression d’avoir passé la soirée dans la cuisine de David Bazan. Une cuisine bas de plafond situé à la sortie du métro Corentin Cariou."

Quelqu’un qui écrit bien sur la musique (et la vie) ? Philippe.

Philippe Pujol, fait-diversier à « La Marseillaise » : « Nos voyous, ce sont des petits mecs qui veulent de l’argent pour aller au McDo. » 
Il tape la bise et joue de l’accent marseillais. « Si t’y es pas de Marseille, tu es parisien », me précise-t-il dès les premières minutes. 
En 2013, Marseille est la ville où tous les « Parisiens » viennent désormais passer un week-end. Le vieux port est refait à neuf et la ville de Jean-Claude Gaudin est capitale de la culture. 
A la cité phocéenne, on associe aussi l’image moins bobo-friendly de « capitale du crime », chiffres et termes anxiogènes à l’appui. Les quartiers nord, leur kalachnikov, les règlements de compte, les bandits… Philippe Pujol travaille depuis dix ans à montrer ce qu’il se passe dans sa ville et surtout dans ce qu’il appelle les « quartiers populaires ». 38 piges, deux prix de la Fondation Varenne pour son travail sur les Roms, payé 1300 euros net par mois, ce « fait-diversier » connaît le terrain. Aussi parce qu’il a des contacts parmi les voyous, m’explique-t-il en juillet devant les locaux de son quotidien, « La Marseillaise », journal plutôt très à gauche. 
C’est comme ça qu’à l’été 2012, il publie une série remarquée de dix articles intitulée « French Deconnection » sur le fonctionnement des réseaux de drogue, du port à la cité. Il a les infos que la presse nationale n’a pas le temps d’avoir. Il remet ça en 2013, avec « quartiers shit ».
C’est aussi lui qui n’hésite pas lorsque François Hollande se pointe en visite officielle à comparer son service de sécurité à celle assurée dans les cités par les réseaux de stups. Menacé par les syndicats de police, il regrette d’avoir signé ce papier mais se dit que leur réaction outrée prouve le mépris qu’ils ont pour les mecs de ces cités.
Sur les 80 cités que compte Marseille, il estime qu’il n’y en a qu’une grosse dizaine qui « pose problème ». Y a-t-il vraiment autant de kalachikov que les chaînes de télévision veulent bien le dire ? Le nombre de meurtres a-t-il augmenté à Marseille ? Les « quartiers nord » sont-ils ce coupe-gorge que le reste de la France imagine quand il pense à la ville ?
Philippe Pujol a pris le temps de se poser avec moi pour parler de ce qu’il voit tous les jours, de ces mères qui se battent pour que leurs fils ne meurent plus, ne tombent pas dans le trafic de drogue, ne dépriment pas, fassent quelque chose de leur vie. Des pouvoirs publics à la police, sans oublier les associations, il n’hésite pas à balancer un préfet qu’il estime incompétent, des flics pourris. Il déplore l’argent qui manque et les inégalités qui lui semblent impossibles à combattre. 
En bagnole, 36 degrés, il prend l’A7 qui relie le centre-ville aux 13e, 14e, 15e arrondissements et m’emmène voir celles qui parlent le mieux de ce qu’il se passent dans ces cités auxquelles on prête tous les maux. Lui n’a aucune idée de ce que ces quartiers vont devenir. Lui ne voudrait pas y vivre, au moins pour ses enfants.
Voici ce qu’il m’a raconté de sa ville. (Le magazine Vice avait publié une version courte de cet entretien en juillet, je me permets de le publier ici en intégralité).
Ça ne t’énerve pas de n’entendre parler de Marseille que par les « quartiers nord » dans la presse nationale ?
L’appellation même de « quartiers nord » ne veut rien dire. Cela signifierait qu’il y a une ville coupée en deux par la Canebière, avec un nord pauvre et un sud riche. C’est totalement caricatural. Les quartiers nord sont certes en moyenne plus pauvres que les quartiers sud où il y a des îlots de richesses considérables. Mais il y a aussi dans ces « quartiers sud » des cités qui n’ont rien à envier aux quartiers nord : les cités de La Cayolle, La Soude, La Sauvagère par exemple. Ces cités sont aussi en zone de sécurité prioritaire (ZSP) et elles ont les mêmes maux que les cités des « quartiers nord ». 
Je parle plutôt de « quartiers populaires ». Car à force de matraquer « quartiers nord », quand il y a un règlement de compte à La Cayolle, la cité la plus au sud de Marseille, les médias n’hésitent pas à dire qu’il y a encore eu un règlement de compte dans les quartiers nord ! Ce n’est qu’une appellation mais c’est important car la réalité n’est pas aussi claire et ça brouille tout.
Comment en est-on arrivé à penser que ce sont des quartiers où règnent la drogue et les kalachnikov ?
Le banditisme change à Marseille (et l’organisation des quartiers avec) après la mort du bandit Farid Berrahma en 2006. Les gros bandits délaissent les cités et se contentent d’être fournisseurs. Ils préfèrent vendre une tonne que les cités se chargent diffuser, que de le faire passer eux-mêmes. 
Dès 2009, la police constate de nouveaux problèmes : de plus en plus de cités prises dans le trafic de stupéfiants, du clientélisme, de la corruption… Tous les maux se rassemblent ici. 
Fin 2010, un jeune de 16 ans, Jean-Michel Gomez, se fait tuer dans la cité du Clos La Rose sur son canapé de quelques balles de kalachnikov. C’est parfait pour l’image médiatique avec ce mot de kalachnikov, on voit le sang tout de suite. Les jeunes se tueraient au 9mm, ce serait moins marrant. Je sais que ce que je dis est choquant mais c’est l’impression que me donnent certains. En réalité, si cet ado se fait tuer c’est pour le réseau qu’il représente, pas pour lui-même.  
Une autre tuerie a lieu peu de temps après : un jeune de 11 ans prend une balle dans le cou. Cela met en émoi la population marseillaise. Immédiatement, les politiques de gauche exploitent le fait divers pour montrer à quel point la politique sarkozyste est mauvaise. Nicolas Sarkozy répondra en envoyant un préfet serial killer qui devait tout régler : Alain Gardère. C’est un agité, il ne sert à rien, il n’est pas vraiment compétent, c’est notoire et, de toute façon, il a peu de moyens. Il est uniquement là pour faire de la politique et, comme prévu, il rate complètement. Tout prend alors une dimension politique. En 2011, les socialistes, dans la perspective des élections présidentielle et législative, martèlent que la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy foire bien. Les quelques résultats qu’obtient Alain Gardère sont dans le centre ville, là où il a mis le peu de flics qu’il avait. 
Pour le reste, c’est un fiasco complet. Si l’année 2012 est la plus meurtrière depuis longtemps, c’est en partie parce que deux descentes de police ont lieu chaque jour dans les cités. Cela déstabilise les réseaux de stupéfiants sans les gêner. Conséquence : les chefs de ces réseaux ne sont plus très crédibles aux yeux des plus jeunes et ils s’entretuent pour prendre leur place. Ces descentes n’étaient que des coups de pied dans la fourmilière, cela n’a servi à rien. Ils en ont tué trois ou quatre. 
Par contre, les caméras étaient là quasiment quotidiennement et montraient le spectacle. Cela a encore fait grandir l’intérêt des médias pour la ville. C’est surtout la télé qui fait du mal. C’est un régal pour eux, l’équation est simple : Marseille = kalachnikov + quartiers nord + drogue. Il y a toute la mythologie du banditisme ancien et moderne au même endroit. Tous ces clichés rassurent les gens et font de belles histoires. 
Or, aujourd’hui nous sommes à un point critique de guerre de territoires chez les très jeunes. Il y a une crise du shit, à certains endroits on ne vend plus rien parce que certains acheteurs ont peur d’aller acheter dans les cités. Alors ça se bat pour des miettes et ça éclate.
Est-ce qu’on peut parler de fonctionnement mafieux à Marseille  ?
En toile de fond reste le mythe de la French connection. Mais c’est un fantasme. Il n’y a que quelques voyous qui travaillent pour l’Italie où il y a de vrais parrains. Ici, il y a des dérives mafieuses mais nous n’avons pas de système de mafia. 
Il n’y pas d’institution du crime suffisamment organisée pour décider qui fait quoi et pour donner des responsabilités. Des types montent, restent un moment, puis chutent ou disparaissent. Il n’y a pas de lignées. Du coup, certains disent que c’était mieux avant. 
Aujourd’hui, les jeunes sont sous cocaïne et se montrent avec la kalachnikov. Les grands bandits ne sont pas bêtes : ils ont remarqué que la vente de stupéfiant au détail était quelque chose de très compliqué, il faut beaucoup de main d’œuvres, ça coûte cher et ça implique beaucoup de prises de risque vis-à-vis de la police et de la justice. Après avoir un peu résisté pour garder les réseaux, ils ont lâché l’affaire. 
Les cités où se deale la drogue sont-elles inaccessibles comme certains reportages l’ont laissé penser ? 
Une cité tenue par les dealers est très sûre pour ceux qui y vivent, une cité « propre » disent les habitants. Il n’y a pas de voitures qui roulent trop vite ou de mecs qui vont enlever les enfants. Les jeunes peuvent traîner et jouer dans la cour. 
Les cités, on y rentre. En prenant simplement les précautions d’usage, comme quand tu t’introduis dans une propriété privée. Mais au Clos La Rose par exemple, il vaut mieux avoir quelqu’un à aller voir ou y aller avec une personne du centre social. 
Monter dans une bagnole et être poursuivi par des dealers, ça m’amuse. Mais quand j’y vais, je sais qu’il ne m’arrivera rien. Dans des cités où le réseau contrôle tout, j’y vais parfois avec un pote. Mais on a trop des gueules de flics, alors les guetteurs ne savent pas si on ne va pas sortir un flashball. Il y a toujours le risque de prendre une boule de pétanque dans le pare-brise. 
Il n’y a que deux fois où ça a été un peu plus chaud. Dans les caves où ils s’échangent le shit et l’argent et dispatchent dans les différentes cages d’escalier. Il a fallu qu’un éducateur m’accompagne ce jour-là. Mais ils l’ont bloqué et je me suis retrouvé seul dans les caves avec eux. Je sais me comporter, ils savaient que j’étais là et répétaient « après il dégage » avec le regard mauvais. Il faut faire le mariole dans ces cas-là, ne pas partir, plutôt dire « vous allez me casser la gueule mais vous allez aussi perdre deux ou trois dents ». Je n’ai pas flippé sur le coup mais j’ai compris en sortant. Le reportage que j’ai écrit après ça (« Une armée de gamins sous fumette ») a montré pourquoi les méthodes de la police ne permettront pas de démanteler ces réseaux-là. Ils ne pourraient réussir que grâce à une longue investigation, avec écoutes téléphoniques. Les opérations coup de poing, ça ne sert pas à grand chose. 
Je vais deux à trois fois par semaine dans une cité parce que j’y ai des contacts, des amis et un intérêt journalistique. 
Je connais quelques voyous qui m’aident à comprendre comment ça marche parce que, bien avant d’être journaliste, j’ai grandi dans le quartier à côté de la Belle de Mai. Je suis un fils de fonctionnaire et j’ai habité dans ces quartiers qui se sont paupérisés depuis. A l’école primaire, j’ai toujours côtoyé cet entre-monde. Quand je suis devenu agent de sécurité pour payer mes études, la plupart de ceux qui bossaient avec moi étaient des petits voyous ou des paumés. Mais quand tu connais un petit voyou, tu en connais vite d’autres.
Et comme je n’ai jamais jugé personne, ni les voleurs, ni les autres, j’ai été vite accepté. C’est à partir de 2008 que je comprends qu’utiliser ces contacts me permettra de me démarquer de « La Provence ». 
Quel est le quotidien des jeunes de ces quartiers populaires qui travaillent pour les réseaux ?
Ce sont les petites mains, la chair à canon. Les petits minots qui font les « chouff », les guetteurs, ils ne gagnent rien. Mais ils entendent des chiffres dans les médias et ont besoin de ce mythe. J’ai bien ri lorsque j’ai lu que les guetteurs gagneraient plus de 4800 euros par mois selon des chiffres récupérés par la police et diffusés par Le Figaro en 2011. 
Si c’était vrai, le centre commercial à côté de la cité La Castellane, qui embauche a minima 200 jeunes, devrait faire un chiffre d’affaires monstre. Ce n’est pas le cas. Alors oui, ils vendent bien quelques playstation en plus, des écrans plats et il y a beaucoup de liquide qui circule. Mais si ces jeunes avaient vraiment du fric, ils commenceraient pas se refaire un peu la face, ne serait-ce que pour plaire aux filles. A 14 ans, ils ont les dents pourries et démontées. 
Les petits caïds des cités sont extrêmement peu à connaître la vie des grands bandits. Il n’y en a que quelques dizaines dans toute la France mais cela pousse les petits jeunes à ça. Comme dans « Scarface » mais eux ne voient pas la chute.
Dans ces quartiers, c’est une délinquance de la survie et de la flambe. Il n’y a pas de gros sous, ces jeunes-là vivent chez leurs parents, ne sont pas propriétaires, même pas d’une voiture. Ils ont une carrière extrêmement courte dans le deal, de 3 mois à 3 ans maximum parce qu’ils se rendent compte qu’ils se font avoir, qu’on les a fait saliver. Ils ne sont pas nombreux à mourir, 24 en 2012 dans la région, c’est trop mais pas tant que ça. 
Et puis dans les cités, il y a des problèmes de dépression. C’est aussi pour ça qu’ils sont sous fumette, sous coke ou qu’ils prennent des médicaments, pour avoir le courage d’aller au feu. Certains s’injectent de la coke parce que ça coûte moins cher. Sans compter que le crack arrive progressivement.
Ces jeunes ont baigné dans la culture de la drogue dès 4-5 ans. Le petit qui traîne dans la cité est appelé par les guetteurs ou les charbonneurs pour aller chercher leur sandwich, ils leur donnent 5 euros, le sandwich en vaut 3, le petit garde le reste et voilà comment tout commence. Ils font ça jusque 10-12 ans. Après, c’est une évidence pour eux que l’on peut passer sa vie à gagner de l’argent comme ça. Ils ne sont qu’une minorité à passer dans le trafic de stupéfiants mais c’est non-négligeable. Tous ceux dont les parents ne sont pas là pour dire non tomberont.
On les sacrifie en permanence parce qu’il n’y a pas de formations, parce qu’ils n’ont pas accès en transport en commun, ils n’ont pas la culture qui leur permet de rechercher et on leur donne des conseils à la con. Après 1998, ils rêvaient tous de devenir Zidane. Or statistiquement c’est impossible qu’il y en ait un autre qui puisse encore sortir de La Castellane. Les éducateurs ont compris qu’il fallait arrêter de leur faire croire.
Ils sont toujours orientés vers des formations d’artisanat et de BTP, ce n’est pas ce qui va les faire rêver. Leur rêve à ces jeunes qui se font prendre dans les réseaux, c’est de devenir un gros voyou, même s’ils savent que ça pourrait mal tourner. Comme l’employé du mois chez IBM ou chez McDo, ça les booste de savoir qu’ils peuvent prendre du galon. Et ils sont obsédés par le mythe des beaux bandits. Avec tout ce qui va avec : des gonzesses, du fric, des belles bagnoles et des belles maisons. 
Pour les comprendre, il faut aller les voir, y retourner. Les bandits ou les petits caïds, ce sont des gens comme tout le monde. Il n’y a pas les gentils et les méchants, les délinquants et ceux qui les subissent. Un voyou pendant deux heures va devenir un brave mec le reste du temps. 
Ils sont contrôlés quatre à cinq fois par la police dans leur cité. Ils mettent leur carte d’identité dans la poche comme en état de guerre. Les flics n’ont même plus à leur demander. On les soupçonne d’avoir fait des choses qu’ils n’ont pas faites. Alors ils déconnent et commencent à en faire. Ça devient un jeu. 
Mais ça remplit le frigo et ça évite que certaines familles tombent dans une autre délinquance plus violente. Ce système est maintenu mais la violence leur échappe et les règlements de compte se multiplient. Pour se montrer les jeunes vont maintenant faire du braquage de proximité. Le lendemain, ils prennent le journal et disent « ce braquage, c’est moi », comme un CV. Une manière de dire qu’ils ont des couilles et qu’ils les posent sur la table. Il y a beaucoup de monde et peu de place. 
Les kalachnikov semblent devenir un signe qu’ils ont réussi… Y en a-t-il tant que ça ?
La kalachnikov c’est pour montrer qu’ils sont puissants. C’est une arme qui ne sert à rien pour les règlements de compte mais qui en jette. Leurs signes extérieurs de richesse sont bien supérieurs à leur véritable richesse. 
Inconsciemment, je pense que ces mecs sont des révoltés contre la société. Issus des 3e ou 4e génération, ils ne se sentent toujours pas intégrés. Ils font un peu comme les révolutionnaires ou les terroristes, les Afghans, les Algériens, qu’ils voient à la télé et s’affichent avec leur kalachnikov. 
Ils n’ont aucune conscience politique mais ils ont ces images en tête. Mais s’il y en avait tant que ça à Marseille, ils ne se les loueraient pas, ils ne se les prêteraient pas. Il n’y aurait pas 24 morts par an mais 150.
Des mères ont manifesté le 1er juin parce qu’elles ont en marre de voir leurs enfants tomber là-dedans… Elles ont créé un collectif, beaucoup d’associations sont aussi sur le terrain, est-ce qu’ils ont encore de l’espoir de voir les choses évoluer ?


Yamina Benchenni, porte-parole du collectif du 1er juin. « Les quartiers sont sous anesthésie générale. Les politiques ne sont que du saupoudrage.»

Les femmes sont parfois coincées dans les cités. Quand elles ont 30 ans, elles ont un enfant ou deux, elles sont déjà en galère. Le père est parti ou n’a jamais été là. Comme partout. Mais certaines vont séduire le caïd de cité, celui qui a un peu d’argent. Eux en profitent, se la tapent, en font une « nourrice »  chez qui les guetteurs pourront se réfugier s’il y a une descente de police. Et ils la larguent très rapidement. Mais les armes restent stockées dans l’appartement et cette femme a des beaux sacs donc elle ne peut pas dénoncer.
Une mère de famille qui a un ado de 15 ou 16 ans vit une autre situation. Dans les cités, la pression de la société de consommation est particulièrement élevée. Aux Flamands et à La Busserine, il y a un KFC et McDo. Les ados n’ont pas l’argent pour payer les menus des fastfood. Ils sont obligés de gagner ça en allant chercher le sandwich des guetteurs. C’est ça nos voyous, des petits mecs qui veulent de l’argent pour aller manger au fastfood. 
Et si tu veux pas passer pour un tocard, il faut avoir les tennis Prada et le diamant à 300 euros, sinon t’es une merde. Et les centres commerciaux (Le Merlan et Le Grand Littoral) sont en plein au milieu des cités. Il y a tous ces magasins qui vendent ça et c’est leur promenade. 
La plupart des mères de famille se saignent pour que leurs enfants puissent avoir cette panoplie sans passer par le deal. 
Mais à un moment, certaines craquent et ne peuvent plus. Les hommes ne sont pas tous absents, démissionnaires ou en Afrique mais on ne les voit pas et ils parlent peu aux médias. Mais s’ils ne travaillent pas, ils ont honte et on les retrouve souvent au bar du coin. 


Sherazade Ben Messaoud, directrice de l’association Made (Marseille en action pour le développement et l’échange) : « J’ai parfois honte de dire que je suis française. On ne dit pas qu’on est français, on dit qu’on est Marseillais. »

On dénonce ce que l’on provoque. Tous les commerces de proximité ont disparu au profit des centres commerciaux qui sont des mises sous pression constantes. Les mères qui voient les publicités de voyage dans tous le Maghreb à des prix très bas voyagent par les panneaux. Et si elles partent, elles s’endettent. Soit auprès des dealers ou via des prêts à la consommation. 
Les pouvoirs publics ont-il encore le contrôle sur ces quartiers populaires ?
Les cités échappent à l’Etat et sont tenues par le trafic de stupéfiants. Il y a une sorte de de divorce entre les habitants de ces cités qui sont recroquevillés sur eux-même et les autorités. Et l’affaire Guérini te donne l’impression que tous les politiques sont pourris dans la région. Qu’autour de lui, il y a un musèlement de la classe politique. C’est en partie vrai. 
Il y a bien une prise de conscience de la part des politiques nationaux et locaux et de la police. Mais il y a une absence de réponse globale. Il faudrait que le monde économique s’investisse. Les caïds ont un sens du business considérable, une capacité d’adaptation élevée à n’importe quelle clientèle. 
Les élus voudraient continuer à avoir une politique de la ville qui se tient grâce à l’argent des stups. Mais ils voudraient ne pas en avoir les symptômes et ils se rendent compte que ce n’est pas possible.
La police marseillaise bosse comme elle peut mais ça reste une réponse d’infirmier. Tu soignes pas un cancer avec des infirmiers. En 2012, lorsque François Hollande est élu, Manuel Valls se rend compte que le dossier est entre ses mains. Il envoie du lourd en effectifs de police et en méthode policière. Il y a quelques effets positifs : on enlève les voitures épaves, on trouve quelques emplois. 
La politique de la ville seule peut aider en amenant des projets d’envergure qui apporteraient 10.000 emplois dans les Bouches-du-Rhône. Du qualifié au moins qualifié. Il faut leur donner la possibilité de s’insérer. Ils sont Français, ils sont intégrés. Aller au bled pour eux c’est la plus grosse des punitions. Lorsqu’ils mettent le maillot de l’Algérie c’est plus pour se donner des racines ou faire de la provoc’. Leur héros, c’est Zidane ou Nasri. Mais quand ils parlent, ils te disent « vous les Français ».
Les associations réussissaient à faire leur boulot jusqu’en 2006 sans être embêté par le trafic de stupéfiants. A ce moment-là les réseaux prennent la main car la concurrence est forte et ils veulent s’organiser. Dès 2005, Nicolas Sarkozy réduit les aides de manière drastique et toute une génération d’éducateurs des années 80 qui ont fait la Marche des beurs commence à s’essouffler. Beaucoup sont des arabes qui ne sont pas devenus directeurs de centres sociaux. Aussi parce qu’ils sont arabes, il ne faut pas se mentir. Il y en a pour l’exemple mais c’est un cas sur des centaines. 
Sinon ce sont souvent des personnes issues de la politique qu’on parachute parce que ces postes sont bien payés. Ces éducateurs se sont heurtés au même plafond de verre que les voyous qui ont pensé qu’ils allaient devenir des bandits. La génération suivante n’a pas connu la marche des beurs et les grandes manifestations, l’engagement n’est plus là. Et les jeunes sont devenus plus durs. Il faudrait remettre tout cela à plat. 
En même temps, la plupart des élus des quartiers nord, je les croise sur le terrain, les gens les connaissent. On leur demande que du piston tout le temps : un emploi, un CDI, un logement. Mais le politique n’est pas là pour ça, sinon ça s’appelle du clientélisme. Or, ils n’ont pas de solutions concrètes à proposer : ils réussissent certes à faire installer un rond point ou deux cailloux à l’entrée d’une cité pour éviter le deal, travailler avec la mission locale du coin pour deux embauches. C’est du petit bricolage. 
Des vraies politiques d’emploi, on en voit peu et les « emplois francs » mis en place ici sont encore loin de ce qu’il faudrait faire. Il faut de l’emploi massif, des milliers d’emplois. Ces quartiers sont là où est la jeunesse. C’est censé être l’avenir de la ville. 
Est-ce que les flics de l’ex BAC nord mis en examen en octobre 2012 pour vol en bande organisée révèle plus de problème du fonctionnement de la police à Marseille ?
Je pourrais en parler pendant des heures ! Depuis 2004, je sais qu’il y a des trucs foireux à la BAC nord à Marseille. La police le sait. Au début ce n’était que des bruits, des petits dealers qui dénoncent. Pascal Lalle, le directeur de la police arrivé en 2008, commande des enquêtes administratives sur des agents de police. Le préfet Alain Gardère arrive, rate tout. Quand il sent qu’il va sauter avant 2011, il arrose les médias de certaines informations sur la BAC nord. 
L’affaire devient médiatique, mais les informateurs du préfet sont eux aussi pas très clean. Ils ne sont même pas virés de la police et leurs sanctions sont négligeables. Il y a eu une telle résonance médiatique qu’on en a fait une affaire. Mais ça se dégonfle. Manuel Valls est obligé d’avoir l’air de nettoyer et il porte un discrédit important sur une unité entière. Sans compter ceux de la BAC sud qui souffrent de la réputation des autres et qui partent en dépression. 
Je ne suis pas favorable à ce système de BAC, ce n’est pas adéquat par rapport à la situation des cités. Ce sont des chasseurs qui vont « chercher les méchants ». Ils font le job qu’on leur demande de faire. Ils sont « bordeline dans les clous », certains sont racistes, je l’ai vu, ils insultent les arabes. C’est une minorité mais il y en a et ça doit être réglé au cas par cas. Mais c’est une affaire de ripoux comme il y en a beaucoup.
Il y a certains flics qui ont une bonne relation aux jeunes, ceux de l’unité de prévention urbaine (UPU). C’est une police de proximité qui fait de l’information, qui va au contact des jeunes et qui évite beaucoup de débordements, de méfaits. Ils sont en permanence sur le terrain auprès des gens, des commerce, des centres sociaux, des éducateurs. Dès qu’il y a un début de quelque chose, ils ne le laissent pas gonfler. Ils sont 14 et on gagnerait à en avoir 100, ils ont de très bons résultats, ils récupèrent les jeunes avant qu’ils ne dérapent. Ils n’ont pas de résultats visibles mais la situation serait bien pire sans eux. Et les politiques de droite apprécient leur action, les invitent dès qu’il faut parler de sécurité, ils ont toujours des choses intéressantes à dire. Ils sont passe-partout, ce sont des vrais bons flics.
Est-ce que le fait que la ville soit capitale de la culture 2013 apporte quelque chose aux quartiers populaires ?
La capitale de la culture a accéléré des projets d’urbanisme existants. Le MuCem et le vieux port sont des projets qui sont dans les cartons depuis longtemps. C’est un succès. Ça a remis un sentiment de sécurité. Ça rend la ville aux Marseillais qui ont longtemps eu honte de leur ville à cause des médias. 
Les Marseillais sont retournés dans la rue et ont arrêté de penser « kalachnikov ». Mais les habitants des quartiers populaires ne peuvent pas venir jusque-là, il n’y a pas de transports en commun. Il y a quelques initiatives dans les quartiers, mais les jeunes ne sont pas toujours au courant. Les lignes de métro s’arrêtent très tôt, station Bougainville, il n’y a que deux stations de métro qui y vont dans ces quartiers. Sinon ce sont des bus avec toutes les emmerdes que ça apporte : les embouteillages, les retards. « Descendre à Marseille » quand tu es dans une cité des quartiers nord ou des quartiers sud, c’est ultra-galère. Ils souffrent tellement de la stigmatisation qu’ils préfèrent aller au Carrefour Le Merlan ou au centre commercial Grand Littoral. Venir voir un spectacle sur le vieux port, autant te dire qu’ils oublient. 

Propos recueillis le 11 et 12 juillet 2013 à Marseille.

Philippe Pujol, fait-diversier à « La Marseillaise » : « Nos voyous, ce sont des petits mecs qui veulent de l’argent pour aller au McDo. » 

Il tape la bise et joue de l’accent marseillais. « Si t’y es pas de Marseille, tu es parisien », me précise-t-il dès les premières minutes. 

En 2013, Marseille est la ville où tous les « Parisiens » viennent désormais passer un week-end. Le vieux port est refait à neuf et la ville de Jean-Claude Gaudin est capitale de la culture. 

A la cité phocéenne, on associe aussi l’image moins bobo-friendly de « capitale du crime », chiffres et termes anxiogènes à l’appui. Les quartiers nord, leur kalachnikov, les règlements de compte, les bandits… Philippe Pujol travaille depuis dix ans à montrer ce qu’il se passe dans sa ville et surtout dans ce qu’il appelle les « quartiers populaires ». 38 piges, deux prix de la Fondation Varenne pour son travail sur les Roms, payé 1300 euros net par mois, ce « fait-diversier » connaît le terrain. Aussi parce qu’il a des contacts parmi les voyous, m’explique-t-il en juillet devant les locaux de son quotidien, « La Marseillaise », journal plutôt très à gauche. 

C’est comme ça qu’à l’été 2012, il publie une série remarquée de dix articles intitulée « French Deconnection » sur le fonctionnement des réseaux de drogue, du port à la cité. Il a les infos que la presse nationale n’a pas le temps d’avoir. Il remet ça en 2013, avec « quartiers shit ».

C’est aussi lui qui n’hésite pas lorsque François Hollande se pointe en visite officielle à comparer son service de sécurité à celle assurée dans les cités par les réseaux de stups. Menacé par les syndicats de police, il regrette d’avoir signé ce papier mais se dit que leur réaction outrée prouve le mépris qu’ils ont pour les mecs de ces cités.

Sur les 80 cités que compte Marseille, il estime qu’il n’y en a qu’une grosse dizaine qui « pose problème ». Y a-t-il vraiment autant de kalachikov que les chaînes de télévision veulent bien le dire ? Le nombre de meurtres a-t-il augmenté à Marseille ? Les « quartiers nord » sont-ils ce coupe-gorge que le reste de la France imagine quand il pense à la ville ?

Philippe Pujol a pris le temps de se poser avec moi pour parler de ce qu’il voit tous les jours, de ces mères qui se battent pour que leurs fils ne meurent plus, ne tombent pas dans le trafic de drogue, ne dépriment pas, fassent quelque chose de leur vie. Des pouvoirs publics à la police, sans oublier les associations, il n’hésite pas à balancer un préfet qu’il estime incompétent, des flics pourris. Il déplore l’argent qui manque et les inégalités qui lui semblent impossibles à combattre. 

En bagnole, 36 degrés, il prend l’A7 qui relie le centre-ville aux 13e, 14e, 15e arrondissements et m’emmène voir celles qui parlent le mieux de ce qu’il se passent dans ces cités auxquelles on prête tous les maux. Lui n’a aucune idée de ce que ces quartiers vont devenir. Lui ne voudrait pas y vivre, au moins pour ses enfants.

Voici ce qu’il m’a raconté de sa ville. (Le magazine Vice avait publié une version courte de cet entretien en juillet, je me permets de le publier ici en intégralité).

Ça ne t’énerve pas de n’entendre parler de Marseille que par les « quartiers nord » dans la presse nationale ?

L’appellation même de « quartiers nord » ne veut rien dire. Cela signifierait qu’il y a une ville coupée en deux par la Canebière, avec un nord pauvre et un sud riche. C’est totalement caricatural. Les quartiers nord sont certes en moyenne plus pauvres que les quartiers sud où il y a des îlots de richesses considérables. Mais il y a aussi dans ces « quartiers sud » des cités qui n’ont rien à envier aux quartiers nord : les cités de La Cayolle, La Soude, La Sauvagère par exemple. Ces cités sont aussi en zone de sécurité prioritaire (ZSP) et elles ont les mêmes maux que les cités des « quartiers nord ». 

Je parle plutôt de « quartiers populaires ». Car à force de matraquer « quartiers nord », quand il y a un règlement de compte à La Cayolle, la cité la plus au sud de Marseille, les médias n’hésitent pas à dire qu’il y a encore eu un règlement de compte dans les quartiers nord ! Ce n’est qu’une appellation mais c’est important car la réalité n’est pas aussi claire et ça brouille tout.

Comment en est-on arrivé à penser que ce sont des quartiers où règnent la drogue et les kalachnikov ?

Le banditisme change à Marseille (et l’organisation des quartiers avec) après la mort du bandit Farid Berrahma en 2006. Les gros bandits délaissent les cités et se contentent d’être fournisseurs. Ils préfèrent vendre une tonne que les cités se chargent diffuser, que de le faire passer eux-mêmes. 

Dès 2009, la police constate de nouveaux problèmes : de plus en plus de cités prises dans le trafic de stupéfiants, du clientélisme, de la corruption… Tous les maux se rassemblent ici. 

Fin 2010, un jeune de 16 ans, Jean-Michel Gomez, se fait tuer dans la cité du Clos La Rose sur son canapé de quelques balles de kalachnikov. C’est parfait pour l’image médiatique avec ce mot de kalachnikov, on voit le sang tout de suite. Les jeunes se tueraient au 9mm, ce serait moins marrant. Je sais que ce que je dis est choquant mais c’est l’impression que me donnent certains. En réalité, si cet ado se fait tuer c’est pour le réseau qu’il représente, pas pour lui-même.  

Une autre tuerie a lieu peu de temps après : un jeune de 11 ans prend une balle dans le cou. Cela met en émoi la population marseillaise. Immédiatement, les politiques de gauche exploitent le fait divers pour montrer à quel point la politique sarkozyste est mauvaise. Nicolas Sarkozy répondra en envoyant un préfet serial killer qui devait tout régler : Alain Gardère. C’est un agité, il ne sert à rien, il n’est pas vraiment compétent, c’est notoire et, de toute façon, il a peu de moyens. Il est uniquement là pour faire de la politique et, comme prévu, il rate complètement. Tout prend alors une dimension politique. En 2011, les socialistes, dans la perspective des élections présidentielle et législative, martèlent que la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy foire bien. Les quelques résultats qu’obtient Alain Gardère sont dans le centre ville, là où il a mis le peu de flics qu’il avait. 

Pour le reste, c’est un fiasco complet. Si l’année 2012 est la plus meurtrière depuis longtemps, c’est en partie parce que deux descentes de police ont lieu chaque jour dans les cités. Cela déstabilise les réseaux de stupéfiants sans les gêner. Conséquence : les chefs de ces réseaux ne sont plus très crédibles aux yeux des plus jeunes et ils s’entretuent pour prendre leur place. Ces descentes n’étaient que des coups de pied dans la fourmilière, cela n’a servi à rien. Ils en ont tué trois ou quatre. 

Par contre, les caméras étaient là quasiment quotidiennement et montraient le spectacle. Cela a encore fait grandir l’intérêt des médias pour la ville. C’est surtout la télé qui fait du mal. C’est un régal pour eux, l’équation est simple : Marseille = kalachnikov + quartiers nord + drogue. Il y a toute la mythologie du banditisme ancien et moderne au même endroit. Tous ces clichés rassurent les gens et font de belles histoires. 

Or, aujourd’hui nous sommes à un point critique de guerre de territoires chez les très jeunes. Il y a une crise du shit, à certains endroits on ne vend plus rien parce que certains acheteurs ont peur d’aller acheter dans les cités. Alors ça se bat pour des miettes et ça éclate.

Est-ce qu’on peut parler de fonctionnement mafieux à Marseille  ?

En toile de fond reste le mythe de la French connection. Mais c’est un fantasme. Il n’y a que quelques voyous qui travaillent pour l’Italie où il y a de vrais parrains. Ici, il y a des dérives mafieuses mais nous n’avons pas de système de mafia. 

Il n’y pas d’institution du crime suffisamment organisée pour décider qui fait quoi et pour donner des responsabilités. Des types montent, restent un moment, puis chutent ou disparaissent. Il n’y a pas de lignées. Du coup, certains disent que c’était mieux avant. 

Aujourd’hui, les jeunes sont sous cocaïne et se montrent avec la kalachnikov. Les grands bandits ne sont pas bêtes : ils ont remarqué que la vente de stupéfiant au détail était quelque chose de très compliqué, il faut beaucoup de main d’œuvres, ça coûte cher et ça implique beaucoup de prises de risque vis-à-vis de la police et de la justice. Après avoir un peu résisté pour garder les réseaux, ils ont lâché l’affaire. 

Les cités où se deale la drogue sont-elles inaccessibles comme certains reportages l’ont laissé penser ? 

Une cité tenue par les dealers est très sûre pour ceux qui y vivent, une cité « propre » disent les habitants. Il n’y a pas de voitures qui roulent trop vite ou de mecs qui vont enlever les enfants. Les jeunes peuvent traîner et jouer dans la cour. 

Les cités, on y rentre. En prenant simplement les précautions d’usage, comme quand tu t’introduis dans une propriété privée. Mais au Clos La Rose par exemple, il vaut mieux avoir quelqu’un à aller voir ou y aller avec une personne du centre social. 

Monter dans une bagnole et être poursuivi par des dealers, ça m’amuse. Mais quand j’y vais, je sais qu’il ne m’arrivera rien. Dans des cités où le réseau contrôle tout, j’y vais parfois avec un pote. Mais on a trop des gueules de flics, alors les guetteurs ne savent pas si on ne va pas sortir un flashball. Il y a toujours le risque de prendre une boule de pétanque dans le pare-brise. 

Il n’y a que deux fois où ça a été un peu plus chaud. Dans les caves où ils s’échangent le shit et l’argent et dispatchent dans les différentes cages d’escalier. Il a fallu qu’un éducateur m’accompagne ce jour-là. Mais ils l’ont bloqué et je me suis retrouvé seul dans les caves avec eux. Je sais me comporter, ils savaient que j’étais là et répétaient « après il dégage » avec le regard mauvais. Il faut faire le mariole dans ces cas-là, ne pas partir, plutôt dire « vous allez me casser la gueule mais vous allez aussi perdre deux ou trois dents ». Je n’ai pas flippé sur le coup mais j’ai compris en sortant. Le reportage que j’ai écrit après ça (« Une armée de gamins sous fumette ») a montré pourquoi les méthodes de la police ne permettront pas de démanteler ces réseaux-là. Ils ne pourraient réussir que grâce à une longue investigation, avec écoutes téléphoniques. Les opérations coup de poing, ça ne sert pas à grand chose. 

Je vais deux à trois fois par semaine dans une cité parce que j’y ai des contacts, des amis et un intérêt journalistique. 

Je connais quelques voyous qui m’aident à comprendre comment ça marche parce que, bien avant d’être journaliste, j’ai grandi dans le quartier à côté de la Belle de Mai. Je suis un fils de fonctionnaire et j’ai habité dans ces quartiers qui se sont paupérisés depuis. A l’école primaire, j’ai toujours côtoyé cet entre-monde. Quand je suis devenu agent de sécurité pour payer mes études, la plupart de ceux qui bossaient avec moi étaient des petits voyous ou des paumés. Mais quand tu connais un petit voyou, tu en connais vite d’autres.

Et comme je n’ai jamais jugé personne, ni les voleurs, ni les autres, j’ai été vite accepté. C’est à partir de 2008 que je comprends qu’utiliser ces contacts me permettra de me démarquer de « La Provence ». 

Quel est le quotidien des jeunes de ces quartiers populaires qui travaillent pour les réseaux ?

Ce sont les petites mains, la chair à canon. Les petits minots qui font les « chouff », les guetteurs, ils ne gagnent rien. Mais ils entendent des chiffres dans les médias et ont besoin de ce mythe. J’ai bien ri lorsque j’ai lu que les guetteurs gagneraient plus de 4800 euros par mois selon des chiffres récupérés par la police et diffusés par Le Figaro en 2011. 

Si c’était vrai, le centre commercial à côté de la cité La Castellane, qui embauche a minima 200 jeunes, devrait faire un chiffre d’affaires monstre. Ce n’est pas le cas. Alors oui, ils vendent bien quelques playstation en plus, des écrans plats et il y a beaucoup de liquide qui circule. Mais si ces jeunes avaient vraiment du fric, ils commenceraient pas se refaire un peu la face, ne serait-ce que pour plaire aux filles. A 14 ans, ils ont les dents pourries et démontées. 

Les petits caïds des cités sont extrêmement peu à connaître la vie des grands bandits. Il n’y en a que quelques dizaines dans toute la France mais cela pousse les petits jeunes à ça. Comme dans « Scarface » mais eux ne voient pas la chute.

Dans ces quartiers, c’est une délinquance de la survie et de la flambe. Il n’y a pas de gros sous, ces jeunes-là vivent chez leurs parents, ne sont pas propriétaires, même pas d’une voiture. Ils ont une carrière extrêmement courte dans le deal, de 3 mois à 3 ans maximum parce qu’ils se rendent compte qu’ils se font avoir, qu’on les a fait saliver. Ils ne sont pas nombreux à mourir, 24 en 2012 dans la région, c’est trop mais pas tant que ça. 

Et puis dans les cités, il y a des problèmes de dépression. C’est aussi pour ça qu’ils sont sous fumette, sous coke ou qu’ils prennent des médicaments, pour avoir le courage d’aller au feu. Certains s’injectent de la coke parce que ça coûte moins cher. Sans compter que le crack arrive progressivement.

Ces jeunes ont baigné dans la culture de la drogue dès 4-5 ans. Le petit qui traîne dans la cité est appelé par les guetteurs ou les charbonneurs pour aller chercher leur sandwich, ils leur donnent 5 euros, le sandwich en vaut 3, le petit garde le reste et voilà comment tout commence. Ils font ça jusque 10-12 ans. Après, c’est une évidence pour eux que l’on peut passer sa vie à gagner de l’argent comme ça. Ils ne sont qu’une minorité à passer dans le trafic de stupéfiants mais c’est non-négligeable. Tous ceux dont les parents ne sont pas là pour dire non tomberont.

On les sacrifie en permanence parce qu’il n’y a pas de formations, parce qu’ils n’ont pas accès en transport en commun, ils n’ont pas la culture qui leur permet de rechercher et on leur donne des conseils à la con. Après 1998, ils rêvaient tous de devenir Zidane. Or statistiquement c’est impossible qu’il y en ait un autre qui puisse encore sortir de La Castellane. Les éducateurs ont compris qu’il fallait arrêter de leur faire croire.

Ils sont toujours orientés vers des formations d’artisanat et de BTP, ce n’est pas ce qui va les faire rêver. Leur rêve à ces jeunes qui se font prendre dans les réseaux, c’est de devenir un gros voyou, même s’ils savent que ça pourrait mal tourner. Comme l’employé du mois chez IBM ou chez McDo, ça les booste de savoir qu’ils peuvent prendre du galon. Et ils sont obsédés par le mythe des beaux bandits. Avec tout ce qui va avec : des gonzesses, du fric, des belles bagnoles et des belles maisons. 

Pour les comprendre, il faut aller les voir, y retourner. Les bandits ou les petits caïds, ce sont des gens comme tout le monde. Il n’y a pas les gentils et les méchants, les délinquants et ceux qui les subissent. Un voyou pendant deux heures va devenir un brave mec le reste du temps. 

Ils sont contrôlés quatre à cinq fois par la police dans leur cité. Ils mettent leur carte d’identité dans la poche comme en état de guerre. Les flics n’ont même plus à leur demander. On les soupçonne d’avoir fait des choses qu’ils n’ont pas faites. Alors ils déconnent et commencent à en faire. Ça devient un jeu. 

Mais ça remplit le frigo et ça évite que certaines familles tombent dans une autre délinquance plus violente. Ce système est maintenu mais la violence leur échappe et les règlements de compte se multiplient. Pour se montrer les jeunes vont maintenant faire du braquage de proximité. Le lendemain, ils prennent le journal et disent « ce braquage, c’est moi », comme un CV. Une manière de dire qu’ils ont des couilles et qu’ils les posent sur la table. Il y a beaucoup de monde et peu de place. 

Les kalachnikov semblent devenir un signe qu’ils ont réussi… Y en a-t-il tant que ça ?

La kalachnikov c’est pour montrer qu’ils sont puissants. C’est une arme qui ne sert à rien pour les règlements de compte mais qui en jette. Leurs signes extérieurs de richesse sont bien supérieurs à leur véritable richesse. 

Inconsciemment, je pense que ces mecs sont des révoltés contre la société. Issus des 3e ou 4e génération, ils ne se sentent toujours pas intégrés. Ils font un peu comme les révolutionnaires ou les terroristes, les Afghans, les Algériens, qu’ils voient à la télé et s’affichent avec leur kalachnikov. 

Ils n’ont aucune conscience politique mais ils ont ces images en tête. Mais s’il y en avait tant que ça à Marseille, ils ne se les loueraient pas, ils ne se les prêteraient pas. Il n’y aurait pas 24 morts par an mais 150.

Des mères ont manifesté le 1er juin parce qu’elles ont en marre de voir leurs enfants tomber là-dedans… Elles ont créé un collectif, beaucoup d’associations sont aussi sur le terrain, est-ce qu’ils ont encore de l’espoir de voir les choses évoluer ?

image

Yamina Benchenni, porte-parole du collectif du 1er juin. « Les quartiers sont sous anesthésie générale. Les politiques ne sont que du saupoudrage.»

Les femmes sont parfois coincées dans les cités. Quand elles ont 30 ans, elles ont un enfant ou deux, elles sont déjà en galère. Le père est parti ou n’a jamais été là. Comme partout. Mais certaines vont séduire le caïd de cité, celui qui a un peu d’argent. Eux en profitent, se la tapent, en font une « nourrice »  chez qui les guetteurs pourront se réfugier s’il y a une descente de police. Et ils la larguent très rapidement. Mais les armes restent stockées dans l’appartement et cette femme a des beaux sacs donc elle ne peut pas dénoncer.

Une mère de famille qui a un ado de 15 ou 16 ans vit une autre situation. Dans les cités, la pression de la société de consommation est particulièrement élevée. Aux Flamands et à La Busserine, il y a un KFC et McDo. Les ados n’ont pas l’argent pour payer les menus des fastfood. Ils sont obligés de gagner ça en allant chercher le sandwich des guetteurs. C’est ça nos voyous, des petits mecs qui veulent de l’argent pour aller manger au fastfood. 

Et si tu veux pas passer pour un tocard, il faut avoir les tennis Prada et le diamant à 300 euros, sinon t’es une merde. Et les centres commerciaux (Le Merlan et Le Grand Littoral) sont en plein au milieu des cités. Il y a tous ces magasins qui vendent ça et c’est leur promenade. 

La plupart des mères de famille se saignent pour que leurs enfants puissent avoir cette panoplie sans passer par le deal. 

Mais à un moment, certaines craquent et ne peuvent plus. Les hommes ne sont pas tous absents, démissionnaires ou en Afrique mais on ne les voit pas et ils parlent peu aux médias. Mais s’ils ne travaillent pas, ils ont honte et on les retrouve souvent au bar du coin. 

image

Sherazade Ben Messaoud, directrice de l’association Made (Marseille en action pour le développement et l’échange) : « J’ai parfois honte de dire que je suis française. On ne dit pas qu’on est français, on dit qu’on est Marseillais. »

On dénonce ce que l’on provoque. Tous les commerces de proximité ont disparu au profit des centres commerciaux qui sont des mises sous pression constantes. Les mères qui voient les publicités de voyage dans tous le Maghreb à des prix très bas voyagent par les panneaux. Et si elles partent, elles s’endettent. Soit auprès des dealers ou via des prêts à la consommation. 

Les pouvoirs publics ont-il encore le contrôle sur ces quartiers populaires ?

Les cités échappent à l’Etat et sont tenues par le trafic de stupéfiants. Il y a une sorte de de divorce entre les habitants de ces cités qui sont recroquevillés sur eux-même et les autorités. Et l’affaire Guérini te donne l’impression que tous les politiques sont pourris dans la région. Qu’autour de lui, il y a un musèlement de la classe politique. C’est en partie vrai. 

Il y a bien une prise de conscience de la part des politiques nationaux et locaux et de la police. Mais il y a une absence de réponse globale. Il faudrait que le monde économique s’investisse. Les caïds ont un sens du business considérable, une capacité d’adaptation élevée à n’importe quelle clientèle. 

Les élus voudraient continuer à avoir une politique de la ville qui se tient grâce à l’argent des stups. Mais ils voudraient ne pas en avoir les symptômes et ils se rendent compte que ce n’est pas possible.

La police marseillaise bosse comme elle peut mais ça reste une réponse d’infirmier. Tu soignes pas un cancer avec des infirmiers. En 2012, lorsque François Hollande est élu, Manuel Valls se rend compte que le dossier est entre ses mains. Il envoie du lourd en effectifs de police et en méthode policière. Il y a quelques effets positifs : on enlève les voitures épaves, on trouve quelques emplois. 

La politique de la ville seule peut aider en amenant des projets d’envergure qui apporteraient 10.000 emplois dans les Bouches-du-Rhône. Du qualifié au moins qualifié. Il faut leur donner la possibilité de s’insérer. Ils sont Français, ils sont intégrés. Aller au bled pour eux c’est la plus grosse des punitions. Lorsqu’ils mettent le maillot de l’Algérie c’est plus pour se donner des racines ou faire de la provoc’. Leur héros, c’est Zidane ou Nasri. Mais quand ils parlent, ils te disent « vous les Français ».

Les associations réussissaient à faire leur boulot jusqu’en 2006 sans être embêté par le trafic de stupéfiants. A ce moment-là les réseaux prennent la main car la concurrence est forte et ils veulent s’organiser. Dès 2005, Nicolas Sarkozy réduit les aides de manière drastique et toute une génération d’éducateurs des années 80 qui ont fait la Marche des beurs commence à s’essouffler. Beaucoup sont des arabes qui ne sont pas devenus directeurs de centres sociaux. Aussi parce qu’ils sont arabes, il ne faut pas se mentir. Il y en a pour l’exemple mais c’est un cas sur des centaines. 

Sinon ce sont souvent des personnes issues de la politique qu’on parachute parce que ces postes sont bien payés. Ces éducateurs se sont heurtés au même plafond de verre que les voyous qui ont pensé qu’ils allaient devenir des bandits. La génération suivante n’a pas connu la marche des beurs et les grandes manifestations, l’engagement n’est plus là. Et les jeunes sont devenus plus durs. Il faudrait remettre tout cela à plat. 

En même temps, la plupart des élus des quartiers nord, je les croise sur le terrain, les gens les connaissent. On leur demande que du piston tout le temps : un emploi, un CDI, un logement. Mais le politique n’est pas là pour ça, sinon ça s’appelle du clientélisme. Or, ils n’ont pas de solutions concrètes à proposer : ils réussissent certes à faire installer un rond point ou deux cailloux à l’entrée d’une cité pour éviter le deal, travailler avec la mission locale du coin pour deux embauches. C’est du petit bricolage. 

Des vraies politiques d’emploi, on en voit peu et les « emplois francs » mis en place ici sont encore loin de ce qu’il faudrait faire. Il faut de l’emploi massif, des milliers d’emplois. Ces quartiers sont là où est la jeunesse. C’est censé être l’avenir de la ville. 

Est-ce que les flics de l’ex BAC nord mis en examen en octobre 2012 pour vol en bande organisée révèle plus de problème du fonctionnement de la police à Marseille ?

Je pourrais en parler pendant des heures ! Depuis 2004, je sais qu’il y a des trucs foireux à la BAC nord à Marseille. La police le sait. Au début ce n’était que des bruits, des petits dealers qui dénoncent. Pascal Lalle, le directeur de la police arrivé en 2008, commande des enquêtes administratives sur des agents de police. Le préfet Alain Gardère arrive, rate tout. Quand il sent qu’il va sauter avant 2011, il arrose les médias de certaines informations sur la BAC nord. 

L’affaire devient médiatique, mais les informateurs du préfet sont eux aussi pas très clean. Ils ne sont même pas virés de la police et leurs sanctions sont négligeables. Il y a eu une telle résonance médiatique qu’on en a fait une affaire. Mais ça se dégonfle. Manuel Valls est obligé d’avoir l’air de nettoyer et il porte un discrédit important sur une unité entière. Sans compter ceux de la BAC sud qui souffrent de la réputation des autres et qui partent en dépression. 

Je ne suis pas favorable à ce système de BAC, ce n’est pas adéquat par rapport à la situation des cités. Ce sont des chasseurs qui vont « chercher les méchants ». Ils font le job qu’on leur demande de faire. Ils sont « bordeline dans les clous », certains sont racistes, je l’ai vu, ils insultent les arabes. C’est une minorité mais il y en a et ça doit être réglé au cas par cas. Mais c’est une affaire de ripoux comme il y en a beaucoup.

Il y a certains flics qui ont une bonne relation aux jeunes, ceux de l’unité de prévention urbaine (UPU). C’est une police de proximité qui fait de l’information, qui va au contact des jeunes et qui évite beaucoup de débordements, de méfaits. Ils sont en permanence sur le terrain auprès des gens, des commerce, des centres sociaux, des éducateurs. Dès qu’il y a un début de quelque chose, ils ne le laissent pas gonfler. Ils sont 14 et on gagnerait à en avoir 100, ils ont de très bons résultats, ils récupèrent les jeunes avant qu’ils ne dérapent. Ils n’ont pas de résultats visibles mais la situation serait bien pire sans eux. Et les politiques de droite apprécient leur action, les invitent dès qu’il faut parler de sécurité, ils ont toujours des choses intéressantes à dire. Ils sont passe-partout, ce sont des vrais bons flics.

Est-ce que le fait que la ville soit capitale de la culture 2013 apporte quelque chose aux quartiers populaires ?

La capitale de la culture a accéléré des projets d’urbanisme existants. Le MuCem et le vieux port sont des projets qui sont dans les cartons depuis longtemps. C’est un succès. Ça a remis un sentiment de sécurité. Ça rend la ville aux Marseillais qui ont longtemps eu honte de leur ville à cause des médias. 

Les Marseillais sont retournés dans la rue et ont arrêté de penser « kalachnikov ». Mais les habitants des quartiers populaires ne peuvent pas venir jusque-là, il n’y a pas de transports en commun. Il y a quelques initiatives dans les quartiers, mais les jeunes ne sont pas toujours au courant. Les lignes de métro s’arrêtent très tôt, station Bougainville, il n’y a que deux stations de métro qui y vont dans ces quartiers. Sinon ce sont des bus avec toutes les emmerdes que ça apporte : les embouteillages, les retards. « Descendre à Marseille » quand tu es dans une cité des quartiers nord ou des quartiers sud, c’est ultra-galère. Ils souffrent tellement de la stigmatisation qu’ils préfèrent aller au Carrefour Le Merlan ou au centre commercial Grand Littoral. Venir voir un spectacle sur le vieux port, autant te dire qu’ils oublient. 

Propos recueillis le 11 et 12 juillet 2013 à Marseille.

Liste de lectures

"Quels sont les trois livres (de poche) que je dois lire absolument ?" Lorsque j’ai posé la question jeudi soir à minuit sur Twitter et Facebook, je ne m’attendais pas à recevoir autant de réponses.

Comme beaucoup ont été assez sympas pour me faire plein de suggestions, je les retranscris ici. J’imagine que ça servira à d’autres et que la liste peut encore s’allonger…


via Amandine

- La Fenêtre panoramique, Richard Yates 

- Le Coeur cousu, Carole Martinez 

- La Conjuration des imbéciles, John Kennedy Toole

- Le Monde selon Garp, John Irving 

- Des Fleurs pour Algernon, Daniel Keyes

- Roman avec cocaïne, M. Aguéev 

- Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver 

- Clara et la pénombre, José Carlos Somoza 

- De beaux lendemains, Russell Banks 

- Lolita, Vladimir Nabokov 

- Demande à la poussière, John Fante

via Bastien B.

- Vies minuscules, Pierre Michon

- Malempin, Georges Simenon

- Remise de peine, Patrick Modiano

- Pereira prétend, Antonio Tabucchi

- Histoire d’un Allemand, Sebastian Haffner

via Jean-Marie

- La Conscience de Zeno, Italo Svevo

- Mémoires sauvés du vent, Richard Brautigan

- Le Hussard bleu, Roger Nimier

- Les Vitamines du bonheur, Raymond Carver

- Etre sans destin, Imre Kertész

via Camille

- Slaughterhouse Five, Kurt Vonnegut

via Soline

Rosa Candida, Audur Ava Ólafsdóttir

via Florence

- Les lisières, Olivier Adam

- Les déferlantes de Claudie Gallay

via Henri

- Beginners, Raymond Carver

- La vie est ailleurs, Milan Kundera

- Banquises, Valentine Goby

- Retour à Killybegs, Sorj Chalandon

- Les proies, Annick Cojean

- Les Belles endormies, Yasunari Kawabata

via Antonia

- Les oranges ne sont pas les seuls fruits, Jeannette Winterson

via Jba

- Le Maître des Illusions, Donna Tartt (Jba)

via Lo

- Milles morceaux, James Frey

- Microserfs, Douglas Coupland

- Survivant, Chuck Palahniuk

via Agathe P. et Bastien B.

- La Honte, Annie Ernaux

via Julia

- Les Années / La Place, Annie Ernaux

- Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson

via Alexandre D.

- L’Aveuglement, José Saramago

- Les falsificateurs, Antoine Bello

- Les hordes du contrevent, Alain Damasio

via Aurélie S.

La liste de mes envies / L’écrivain de la famille, Guillaume Delcourt

via Laure S.

Les saisons de la nuit, Column Mc Cann

En crabe, Günter Grass

Voyage au bout de la blanche, JR Helton

via Thomas

Mémoires d’un rat, Andrzeji Zaniewski

Envoie-moi au ciel Scotty, Michael Guinzburg 

via Aseyn

Dans les coulisses du musée, Kate Atkinson

La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, Sébastien Japrisot

via Cleo

- Ma Part d’Ombre, James Ellroy

- Les Bébés de la consigne automatique Ryu Murakami 

- Echine, Philippe Djian

via Bastien

- Le chameau sauvage, Oscar Jaenada 

- Le Soleil des Scorta, Laurent Gaudé 

- Une année étrangère, Brigitte Giraud

via Vince

- Un amour insensé, Jun’ichirō Tanizaki

via Lucie Lavaur et Elise C

- Les petits enfants du siècle, Christiane Rochefort

via Titiou

- Sourire de loup / De la beauté, Zadie Smith 

via Isidore

- Pimp / Trick Baby / Mama black widow, Iceberg Slim

via Sébastien

- Le Tunnel, Ernesto Sabato

via Nicholas

- Pour le meilleur et pour l’empire, James Hawes

via Sylvain

- Life, autobiographie de Keith Richards

via Chine 

- Torturez l’artiste, Joey Goebel

via Stan

- L’Amour au temps du choléra, Gabriel Garcia Marquez

- En attendant les barbares, John M. Coetzee

via Sandrine

- La Femme, Annie Ernaux

- Génération X, Douglas Coupland

MERCI à tous